Les débuts bordelais

On était assis au bar de cette maison en bois joliment située au bord d'un lac. Un soir d'automne, mois de novembre, il faisait déjà sombre et il y avait un peu de brouillard qui s'élevait au dessus de la pelouse parsemée de feuilles jaunes et rouges.
Devant nous un verre de rouge et Bernard coupait avec beaucoup d'attention son rôti de porc pour que les tranches soient bien fines.
On mangeait et buvait toujours très bien chez eux. Bernard, parisien, musicien et bon vivant, avait une propriété au bord de ce lac où l'on passait toujours nos vacances d'été.
Son copain Pierre-Philippe me regardait avec attention à travers ses lunettes fines aux verres rondes.
Ses yeux d'un bleu aquatique me scrutait, certainement pour comprendre ce que moi, cette allemande blonde atterrie de nulle part, voulait faire exactement à Bordeaux.
J'avais fait le trajet d'Allemagne exprès pour rencontrer une promesse d'une aventure de surfeur blond dans le coin (qui, in fine, n'avait pas tenu sa promesse) et Bernard avait invité Pierre-Philippe pour qu'il m'introduise dans le milieu bordelais.

Tout le monde m'avait prévenu et même lourdement averti, que le bordelais, il est renfermé et hostile. Qu'il accueille personne qu'il ne connaît pas depuis trente ans et que je ne réussirai jamais de me faire des amis parmi les bordelais.
Or, ce Pierre-Philipe était un bordelais de pure souche, plus bordelais tu meurs.
Avec l'échoppe à côté du parc bordelais, un père étouffant et conservateur, des doigts longilignes et un esprit fin et cultivé.
Il était adorable. Il m'a présenté à pleins d'amis et de connaissances avec délicatesse et insistance.
Il a contacté pour moi une de ses amies architecte qui m'a prêté son studio avec vue sur les toits aux Chartrons, le temps que je trouve mon appartement (à coté du sien d'ailleurs) et qui m'a organisé dans la foulée mon premier travail dans une agence d'archi.
Un coup de fil de sa part à des copains archis en pleine charrette d'un concours et le tour était joué.
Le lendemain j'avais rendez-vous dans leur bureau et je repartais avec un CDD pour 3 mois en poche.
Extrêmement efficace. Très rapide.
Je n'arrivais pas à y croire moi-même.
Mais j'étais tellement prête à me jeter à l'eau et à réussir ce projet de changement de vie.
Avec une envie furieuse d'avancer vers de nouveaux horizons et de braver les challenges qui n'attendaient pas à se manifester sur ma route.

A ce propos, parlons de ce concours à l'agence d'archis. Un CFA à la Teste de Buch. (Pour ceux qui ne sont pas de Bordeaux: vers le Bassin d'Arcachon. Globalement).
Quand j'ai fini mes études d'architecture en Allemagne (oui pas archi d'intérieur, architecte DPLG) l'ordinateur avec des logiciels de dessin venait juste de pointer son nez à l'école d'archi. C'était un engin énorme et impressionnant qui faisait un bruit monstre quand on l'allumait. Je le regardais de loin avec un brin de méfiance. Mon diplôme, je l'ai dessiné à la main, avec les Rotrings et la règle à dessin. Et j'étais très fière parce que j'utilisais pour les hachures d'ombres un petit outil qui se déplaçait quand on appuyait sur un bouton pour avoir toujours le même écart entre les hachures. Le summum de l'avancée technique! (Mine de rien c'était précis.)
Donc, les logiciels sur l'ordinateur, je ne les avais jamais utilisés.
Mais le concours, bien sûr, se dessinait sur l'ordinateur. Dix ans étaient passés par là et je n'étais plus vraiment up to date.

Le premier matin, quand j'arrivais à mon nouveau travail à l'agence (terriblement en retard, parce que je n'avais pas calculé les bouchons énormes sur les boulevards, si si si si déjà il y a quinze ans, et non ce n'est pas à cause de ces foutus de parisiens qui viennent de s'installer à Bordeaux tout récemment) donc en nage, on m'a collé devant un I-Mac coloré avec un gentil étudiant à mes cotés qui m'expliquait à la va vite a) le fonctionnement du logiciel et b) les traits principaux du concours.
A vrai dire, je comprenais que la moitié.
Entre le stress du nouveau, les difficultés de saisir tous les termes d'archis en français et mon manque de sommeil dû à une histoire avec un garçon charmant, mais aucunement présentable, j'étais comme on dirait...à la ramasse.

A midi l'équipe, les dessinateurs plutôt, allait manger dans un petit resto toute simple à côté de l'agence. Et je découvris cette coutume française de manger au restaurant le midi. En Allemagne on mange soit à la cantine, soit chacun amène son petit tupperware et avale le contenu devant son ordinateur.
Ici, c'était convivial, chaleureux et bruyant.
On était quatre. Le jeune étudiant bientôt diplômé, gentil et avenant, qui parlait vrai bordelais: Il avait la dalle et il cassait la croute.
Une fille, elle, employée à temps plein et super efficace mais un peu pète sec et un autre garçon ténébreux avec une chevelure épaisse et ébouriffée qui tenait des propos brouillons et que je trouvais franchement bizarre.
Plus tard je comprenais qu'on s'occupait de lui et qu'il avait sa place à l'agence pour le valoriser et le soutenir.

Alors j'étais encore restée bloquée sur 'j'ai la dalle' (je ne comprenais pas) que l'on était déjà de retour à l'agence et hop, toi ma fille tu te mets devant ton mac et vas-y dessine.
L'angoisse. Le flip total. Tout le monde semblait savoir ce qu'il fallait faire et moi il fallait au moins que je fasses semblant. Donc j'ai commencé, j'ai trébuché, j'ai demandé à peu près vingt fois la même chose à Laurent (le petit étudiant) qui était tellement patient et à force, ça rentrait.
Je réussissais à dessiner et surtout à faire ce qu'on me demandait de faire. L'ambiance était tendue et speed. Normal, c'était un concours. Donc une pression supplémentaire.
Et moi transpirant en me disant, respire ma fille, concentre toi, tu PEUX le faire.

Le matin, quand j'arrivais, on faisait le point. Encore une expression que j'avais appris là-bas.
Un des deux associés sortait toujours son couteau de poche et jouait avec à côté de la tête de ce pauvre Laurent qui commençait lui à transpirer à son tour. Je ne sais pas quelle méthode étrange de motivation de l'équipe cela représentait, en tout cas, Laurent travaillait trois fois plus vite après.
L'autre associé venait à l'agence accompagné de son labrador puant et obsédé qui n'arrêtait pas de renverser les poubelles et de mâcher tout ce qu'il trouvait dedans.
Je l'aimais bien Jacques. Le matin il me demandait: Comment ça va Claudia Schiffer? Et il se mettait devant mes dessins et les fignolait tout en m'expliquant pourquoi il voyait la façade comme ça et pas autrement et comment il voulait que je continues mes plans.
Quand je baillais discrètement (parce que l'histoire avec le garçon charmant...) il me disait sans dévier son regard de l'écran: Faut dormir la nuit....Oui.

Et un matin on m'annonçait qu'il fallait que j'accueille deux gars du bureau d'études pour voir avec eux la question des locaux techniques. Comment ça. Bureau d'études. Techniques. Locaux techniques. What the fuck? Alors j'ai pris mon petit stylo comme une bonne étudiante et je notais tout ce qu'il fallait que je leur demande. Je ne comprenais pas tout à fait en détail le problème (termes techniques en français, help) mais il fallait bien que je me débrouille.
Le lendemain les deux gars arrivent. Un grand, un petit, mine sévère, en mission de détails techniques.
A ma grande surprise, ils comprenaient ce que je voulais, ils avaient la solution et je comprenais même ce qu'ils disaient. Quelle vague de soulagement s'élevait en moi quand je les voyais tourner les talons et partir dans l'autre bureau pour discuter d'autres détails techniques avec Laurent. Ouf.

C'était une expérience. Inédite. Challenging. Mais une bonne expérience. Et, by the way, ils ont gagné le concours. Non, NOUS avons gagné le concours. Avec ma participation. Modeste. Mais participation.

J'ai quitté cette agence après trois mois. J'avais grandi. Et les enfants allaient arriver à Bordeaux.
Et un nouveau chapitre commençait...
 

L'archi...Même si je n'exerce plus, l'amour pour la conception, le beau, le bâti reste intact.















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