Emancipée tu dis?


Ma mère se déclarait émancipée.
Aujourd'hui, avec le recul, ça me fait doucement rire. En fait elle était une émancipée de la bourgeoisie.
Certes elle faisait ce qu'elle voulait: participer à des stages d'art contemporain, prendre des cours de tous genres, fréquenter des ateliers intensifs de sculpture, mais c'était si simple, mon père finançait tout.
Elle menait une vie de femme insouciante.
Le mouvement féministe des années 60 l'animait et elle s'est libérée petit à petit du rôle étriqué de la femme au foyer qui ne lui correspondait pas.
Son comportement et son attitude avaient quelque chose de rebelle avant que la femme révoltée était socialement admise, voire même admirée.

Elle était une mère chaotique, mais elle m'a donné l'exemple d'une femme qui s'exprime, qui s'affirme et qui prend sa place.
Donc je pouvais faire ma révolte d'adolescence en toute tranquillité, on ne me mettait pas trop de limites.
J'avais mes années hippies, ma période punk (avec des cheveux roux, bleus et verts), ma période existentialiste, pourtant je ne récoltais aucune remarque. Je sortais jusqu'à pas d'heures, je faisais des fêtes à la maison et le tout sur un fond de discussions très animées.
Oui chez nous on débattait de tout, même des tous petits détails avec beaucoup d'énergie et de fureur.
On peut dire on coupait les cheveux en quatre. Formateur, quelque part.
Et puis je dévorais tous ces ouvrages sur l'émancipation et le féminisme en passant par Alice Schwartzer et Christa Wolf jusqu'à Simone de Beauvoir (incontournable!).
A cette époque, mes copines et les filles autour de moi étaient dans le même mouvement.
On était en départ vers de nouveaux horizons, le monde nous était ouvert, sans aucune limite.

Alors, on aurait pu penser que cette vague de libération et d'émancipation se serait ancrée dans la société allemande, comme un modèle de la femme affirmée et indépendante.
Ha NON! Que dalle (comme on dirait ici dans le Sud-Ouest).
La bourgeoisie reste la bourgeoisie avec tous ces codes et ces schémas de rôles bien ancrés.

Déjà si tu veux travailler en Allemagne en tant que mère, tu es mal barrée.
Tes petits blondinets sortent en primaire à midi ou midi trente et ils ont très faim, parce que la cantine, connaît pas. L'après-midi il n'y a pas cours.
Et puis tu es très mal regardée si tu les inscris à la crèche (fin si tu arrives à avoir une place, parce que les crèches ça ne court pas les rues).
Une bonne mère s'occupe des ses enfants à temps plein, surtout si elle n'a pas vraiment besoin de gagner de l'argent.
Elle leur prépare des gâteaux, elle les conduit aux activités multiples (cours de musique, tennis, hockey, natation, danse, anglais) et entre temps elle s'occupe de son look de blonde (oui les allemandes sont toutes blondes) impeccable et toujours bien habillée.
Un look un peu sportswear, de marques (forcément), peu de bijoux, jamais ostentatoire.
Et l'enfant est le fleuron de ses parents. Il est doué, super intelligent, très sportif et terriblement bien habillé, bien sûr.

Pourquoi j'ai travaillé dans une boutique de chaussures pour enfants qui cartonnait? Un phénomène qui peut que exister en Allemagne (peut-être encore en Italie...?)
Chaque saison il fallait acheter au moins trois paires de chaussures pour chaque enfant. Que des chaussures de marque, pas données du tout. Mais peu importe. Dès que les nouvelles collections commençaient à rentrer, c'était de la folie.
Le vrai rush sur les tods, les timberlands, les pincho pallinos, les supergas... Ah oui les supergas partaient comme des petits pains.
Souvent on avait quatre ou cinq mamans et une dizaine d'enfants dans le magasin. Avec des cartons ouverts partout, des enfants qui braillaient, des mamans qui s'énervaient et toi, tu dois garder ton calme, ton sourire et ton sang froid. Le nombre de fois où l'on avait dû fermer la boutique à clés pour empêcher d'autres clientes de rentrer, parce qu'il y avait trop de monde et on n'arrivait plus à gérer.
Et puis, les gitans qui rentraient toujours en troupeau. Bien habillés, clinquant, le sourire qui révèle une rangée de dents en or, les bagues en or à chaque doigt, très sûrs d'eux.
Les femmes n'avaient rien à dire, elles servaient de décor, c'étaient les hommes qui géraient les affaires sérieuses d'achat de chaussures pour les garçons. Oui des garçons. On ne voyait jamais de filles, que des garçons. Et ils étaient très exigeants, très indécis aussi et à la fin ils commençaient à négocier le prix. Ils prenaient toujours cinq ou six paires et ils volaient à coup sûr une autre, parce que sinon c'est pas drôle.
On pouvait faire attention comme un lynx, on trouvait à coup sûr un carton vide sous le canapé après leur départ.
Oui, les gitans. Et ces pauvres femmes encore moins émancipées, sans voix, sans droits...

Alors oui, ok, tu peux avoir une activité à temps partiel, un truc un peu sympa pas trop prise de tête, avec peu de responsabilité, si tu es là l'après-midi pour t'occuper de tes enfants.
Mais tu as intérêt quand même à te dégager du temps pour les petits déjeuners entre copines (le must au niveau réseautage), pour le goûter avec café et gâteau (une autre coutume allemande) pour la fête du Saint Nicolas, ou pour les ventes privées de bijoux chez les unes et les autres.
Alors non, tu ne peux pas mettre trop d'énergie dans ton travail, ni être ambitieuse ou vouloir obtenir un poste à responsabilité.
Tu n'as tout simplement pas le soutien ou l'encouragement de ton entourage. Ni de ta famille (mais comment, tu veux travailler, qu'est-ce que tu vas faire des enfants?) ni de ton mari (ben non, je suis en voyage d'affaires), ni de tes copines (ah bon, tu ne peux pas amener ton fils à la piscine?) ni de la société (ben non madame, il n'y a pas de place à la crèche pour vous, vous n'êtes pas prioritaire).

Donc il ne faut pas s'étonner qu'il n'existe pas plus de femmes dans des postes à responsabilité en Allemagne, parce que c'est presque impossible d'y arriver.
C'est une bataille que tu peux que gagner en étant obstinée, déterminée et fortunée pour pouvoir organiser la garde de tes petits. Ou il ne faut pas avoir d'enfants.

Tu as aussi l'option de quitter le pays et d'aller vers d'autres horizons où une femme est encouragée à travailler.
C'est ce que j'ai fait.
Et je n'ai jamais regretté ce choix.

Changement de perspective








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