Le pourquoi du comment....d'une allemande qui débarque en France

Et puis oui...
j'aime les français.
J'aime leur coté débrouillard, râleur et parfois insolent.
J'aime leur galanterie, leur politesse, leur amour pour le beau.
J'aime leur amour de la vie, de la bonne bouffe, du bon pinard, de belles femmes et de beaux garçons.
J'aime leur style naturellement chic et 'so french'.
J'aime leur envie de liberté et leur propension à la contestation.
J'aime leur tolérance et leur 'laisser vivre'.

 Et puis, j'ai du mal avec mes compatriotes.
J'ai du mal avec l'Allemagne, j'ai mal à l'Allemagne.

L'autre jour j'ai déjeuné avec une amie et on discutait des pourquoi j'étais venue, finalement et tout d'abord.
Oui pourquoi?
Well (comme dirait notre ami anglais), c'est probablement une longue histoire...

Depuis toute jeune j'étais attirée par la France.
Au lycée j'avais une correspondante française qui venait de la Côte d'Azur, près de Toulon.
Je me rappelle très clairement de ce mas provençal entouré de champs et de cèdres, avec son ambiance chaleureuse, désuète et bohème.
Le style de vie de cette famille, leurs amis, leur repas, leur connaissances, tout me semblait si cool, si relax, si simple et si beau par rapport à ma petite vie bien réglée, bien encadrée et bien grise en Allemagne.
J'adorais parler français (après avoir dépassé les premières difficultés et blocages), cette langue pour moi chantait, elle me paressait élégante et subtile.
Après ces six semaines dans le Sud, je suis repartie le coeur lourd, avec une seule envie: revenir le plus vite possible. De retour dans mon pays natal, parler allemand me demandait des efforts presque surhumain (c'est quoi tout ces k et ck et sch et schr...), j'avais mal à la gorge et la vague à l'âme.

Par la suite ma parenthèse française s'est fermée pour quelques années, le temps de passer mon bac et d'errer de ville en ville et de fac en fac jusqu'à ce que je trouve un domaine qui me fascine assez pour poursuivre des études.
Il s'avérait que c'était l'école d'archi où j'ai rencontré le futur père de mes enfants un mi français, mi allemand en première année.
Coup de foudre et dix-huit années ensemble dont au moins quinze heureuses.
On passait nos étés sur la côte atlantique à Maubuisson, avant sans enfants et au fur à mesure avec les enfants. J'adorais cette nature préservée et sauvage, le ciel vaste et si ouvert, l'odeur des pins, l'immensité de l'océan et toujours cette impression d'être enfin chez moi, de me retrouver là où je devrais vivre.
Pourtant, il avait beau être à moitié français, le père de mes enfants était guère enclin à vivre en France. On discutait et rediscutait chaque année, quand, de retour de nos vacances au grand air, la grisaille et la rigueur allemande ont réussi à nous plomber rapidement.

Il faut savoir qu'il existe un mal de vivre généralisé en Allemagne qu'un étranger peut difficilement comprendre.
En discutant avec mon amie lors de ce déjeuner cité plus haut, elle pensait que ce mal être venait du fait que l'Allemagne avait perdu la guerre.
Alors là, j'étais surprise. Cette vision n'a rien à voir avec la réalité allemande.

Mes parents ont vécu cette guerre en tant que adulte.
Mon père était simple soldat, stationné d'ailleurs pour la plupart du temps en France où il devrait s'occuper du ravitaillement des troupes.
Ma mère était infirmière, vivant sous le bombardement constant, essayant de sauver sa peau et celle des malades.
Ils ont tous les deux garder pendant toute leur vie cette culpabilité énorme et lourde: de ne pas avoir su se révolter, d'avoir suivi ce fou, d'avoir participé passivement à l'extinction organisée du peuple juif.
Et bien sûr, ils étaient traumatisés. Comme tous ceux qui ont vécu une guerre, de la violence, comme tous ceux qui ont côtoyé la mort de près.

Alors quand tu es enfant et que tu aimes tes parents, qu'est-ce que tu fais, tu aides à porter, tu veux les aider, tu veux soulager.
Et j'ai porté. Et mes soeurs ont porté. Et toute ma génération a porté. C'était lourd. C'était insupportable, c'était tellement horrible et tellement innommable.
Et finalement absolument incompréhensible. Pour nous. Les enfants.
Parce que personne ne nous a expliqué même pas quand on était à l'âge de comprendre.
Mes parents ne nous ont pas expliqué comment ils ont pu arriver là. Impossible d'aborder ce sujet, c'était tabou, on n'osait pas évoquer cette période.

Bien sûr la deuxième guerre mondiale faisait partie de notre programme d'éducation en géo et histoire.
En on en a parlé et reparlé et re-re-parlé presque chaque année. La honte et la terreur était si grandes, il ne fallait pas, à tout jamais que cela puisse se reproduire. Jamais. Jamais.
Heureusement, des années plus tard, il y a beaucoup de livres et d'autobiographies qui sont sortis, qui racontent d'une manière limpide la façon dont les nazis ont manipulé les masses et comment ils se sont emparés du pouvoir.
Si ce sujet vous parle, je vous conseille un livre particulièrement:
"Histoire d'un Allemand" de Sebastian Haffner. Bouleversant. Passionnant.
Je vous joins à la fin de l'article un lien vers une vidéo qui introduit ce livre au cher lecteur intéressé.
Voici l'aperçu en allemand (je l'avais en français mais je ne le trouve plus...)






Et alors, quand on suit l'actualité politique en Allemagne d'aujourd'hui et quand on voit que l'extrême droite a même des sièges au parlement et que dans le discours officiel (aussi dans le secteur culturel) on ose exprimer et banaliser l'antisémitisme et la xénophobie, moi j'ai froid dans le dos.
Et j'ai mal à mon pays natal et je me demande: A-t-on rien compris? Comment la mémoire peut être si courte? Est-ce qu'on peut nier et rejeter cette culpabilité, ce poids? Est-ce qu'on a la droit de se délester ainsi et de revenir "à la normalité"? Est-ce que cette prétendue "normalité" a le droit d'exister et peut être envisagée?
Je ne crois pas. Même pas du tout.
Un vaste sujet... A suivre...

Sebastian Haffner : Histoire d'un Allemand
















Articles les plus consultés