Et avant?

Par les portes vitrées de mon salon...
j'observais ce merle sautiller sur la pelouse trempée d'un vert légèrement fluorescent et je me disais: Qu'est-ce que je fais ici.

Mon dieu, comme je détestais cette pluie  incessante d'octobre à juin, en tout cas je le ressentais ainsi, et l'emplacement de notre maison sur un coin venté et isolé n'y arrangeait rien. Elle était la dernière en quittant la bourgade, loin de tout magasin, marché ou école.
Autour de nous, des champs avec des oies, des champs sans oies (oui ça aurait pu être sympa mais non) une route très passante à dix mètres de la maison, et des voisins totalement invisibles. Ils étaient tellement cachés dans leur maison ou enfermés dans leur voiture que, pendant les sept ans que nous avons vécu là-bas, je ne les ai jamais croisés. On avait échangé un quartier vivant et branché avec des cafés et petites boutiques (notre appartement d'étudiants était devenu trop petit pour notre famille grandissante) contre un faubourg de campagne. Campagne chic, mais campagne.
Qu'est-ce que je me suis sentie seule dans ce trou perdu au début.

Et puis on avait de la compagnie, même très fidèle, au dessus de nos têtes: les avions!
Quand ils atterrissaient on voyait la couleur de la chemise du pilote (oui bon presque).
Le triple vitrage était obligé et quand un avion passait, on avait pris l'habitude d'arrêter de parler et de sourire gentiment avant de reprendre la conversation là où on l'avait laissée.
Par ailleurs, c'était un lotissement terriblement calme, déserté serait le mot juste, où l'on ne voyait personne dans la rue, même pas si on s'aventurait plus loin vers le Rhin et les champs. On entendait les gens dans leur jardin sauter dans la piscine avec ce plouf caractéristique qui rend tous ceux irritables qui ne peuvent pas profiter de ce petit rectangle bleu, on les voyait surtout passer en voiture (est-ce que j'ai déjà mentionné que les allemands adorent leur voiture?) mais on ne les croisait pas dans la rue. Est-ce qu'ils ont des jambes ces allemands?
Alors le merle était parfois le seul être vivant que je voyais pendant des heures quand mon regard se posait sur notre jardin.

La maison elle-même était une construction après-guerre sans prétention architecturale.
Toit pointu, crépi maronnasse, des fenêtres posées d'une manière erratique qui ne donnait aucun sens une fois dedans et au moins dix sapins alignés autour. La propriétaire précédente avait planté chaque année son sapin de Noël dans le jardin. Du coup cela donnait une ambiance à la Edgar Allan Poe: Lugubre.
Par la suite nous avons entrepris beaucoup de changement: restructuration du jardin, aménagement du sous sol avec des travaux de gros oeuvres monstrueux et finalement notre maison commençait à avoir un look plus sympa, plus accueillante, plus lumineuse. Une petite touche de french et de bohème parmi ce voisinage ordonné et strict.

N'empêche, elle était habitée. Oui habitée, pas uniquement par nous, mais par un esprit qui habitait là aussi.
Vous allez me prendre pour une folle, mais j'étais toujours sensible à ce genre de phénomène et je vous jure, cette maison n'était pas agréable à vivre.
On avait toujours l'impression d'être observé, que quelqu'un rodait autour et le nombre de fois où je me suis réveillée en sursaut et j'ai dévalé les escaliers en courant parce que j'avais la sensation qu'il y avait quelqu'un dehors. Bien sûr je ne voyais jamais quelqu'un qui ressemblait à un humain sur ses deux jambes.
Mon ex-mari, qui pourtant ne croyait pas aux esprits, disait toujours en rigolant que l'ancienne propriétaire avait assassiné son mari et l'avait caché dans la cheminée et que c'était pour ça que la cheminée ne tirait pas. Ouahaha quelle blague! (Remarque c'est vrai que la cheminée ne tirait pas).
C'était une maison où nous n'arrivions pas à nous poser et à être bien. Autour il y avait beaucoup trop de mouvements, de bruits, d'agitations. On se sentait exposé et on n'était pas tranquille.

En été c'était plus paisible, puisque c'était la période des vacances et il y avait moins de traffic.
Alors c'était la période des barbecues, des dîners dehors sous la glycine, de la pataugeoire gonflable pour les enfants et leurs copains, du bac à sable et de ses éternels gâteaux, de la cueillette des groseilles (toujours panées de sable) des après-midi dans le transat avec un bouquin sous le seul pin à vingt kilomètres à la ronde qui me rappelait la côte atlantique française.
Je me posais tout près, j'écoutais ses branches chanter dans le vent, j'inspirais profondément son parfum et je levais la tête en prononçant à l'intérieur de moi un voeu doux de tout mon coeur:
Amenez-moi là-bas.
Mais la roue de la vie continuait à tourner, mon ex-mari ne voulait toujours pas quitter l'Allemagne, les enfants avaient leurs copains et ils étaient heureux à l'école française, j'avais mon travail dans la boutique de chaussures pour enfants que j'adorais, des amis qui m'entouraient depuis vingt ans et ma famille pas loin.
Et quand même toujours au fond de moi cette petite voix qui me chuchotait:
Je veux partir. Qu'est-ce que je fais ici.
Et puis, mon ex-mari est tombé amoureux d'une autre femme.
A suivre...


Les pins, les pins...qui a besoin de plus ...


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